Le trottoir, inventé au 17e siècle pour séparer la circulation des piétons de celle des montures et des véhicules concentrée sur la chaussée, n'a commencé à se répandre qu'en même temps que la croissance urbaine de l'ère industrielle. Celle-ci a eu pour conséquence, entre autres, l'explosion de la circulation, tant des foules piétonnes que des flux de véhicules. Le code de la route inventé au début du 20e siècle comme l'urbanisme fonctionnaliste qui est devenu la règle ensuite ont renforcé la ségrégation spatiale de ces deux circulations. Néanmoins, depuis qu'il existe des trottoirs et des véhicules, partout dans le monde un nombre significatif de conducteurs a toujours abusé de chaque possibilité d'abandonner les seconds sur les premiers.
Il est frappant de voir la constance avec laquelle des générations successives de véhicules ont ainsi été garées sur les trottoirs de Paris:

  • le stationnement des voitures a conduit les pouvoirs publics, qui n'ont pas osé affronter leurs électeurs en punissant durement cette pratique, à mettre en place des dispositifs physiques de type potelet, borne ou barrière empêchant ces gros véhicules de monter sur le trottoir; à Paris intra-muros, il a fallu ainsi dépenser une fortune pour implanter 335.000 potelets métalliques (données 2009);
  • mais dans la dernière quinzaine d'années, alors que le nombre de déplacements en voiture est resté stable, l'usage des deux-roues motorisés (et équivalents à trois roues) a augmenté de plus d'un tiers en dix ans, dans la région Ile-de-France; cela a eu pour conséquence directe une invasion des trottoirs par les motos et scooters passant aisément entre les potelets pour se garer sur le trottoir, avec la bénédiction du préfet de police entre 2008 et 2018;
  • en 2017, le marché des vélos en libre-service (Vélib') a fait l'objet d'une transition très difficile entre l'ancien et le nouveau prestataires, au détriment des usagers qui n'ont plus eu accès au service; plusieurs entreprises (Obike, Gobee.bike, Mobike et Ofo) se sont engouffrées dans la brèche pour déployer à une vitesse impressionnante leurs flottes de vélo en "free floating"; à l'opposé du modèle Vélib' qui repose sur la notion de "station" pour prendre ou rendre le vélo loué, les nouveaux entrants permettent d'accéder à leurs vélos simplement en déverrouillant le cadenas avec un smartphone, ce qui permet de prendre/rendre le vélo n’importe où… Ou croyez-vous que furent abandonnés ces vélos par leurs usagers ? N’importe où sur les trottoirs, là encore dans un premier temps avec la complicité passive des pouvoirs publics qui n’ont pas choisi de faire payer les loueurs pour les infractions de stationnement commise par les locataires (alors que c’est le cas quand on loue une voiture… à charge pour le loueur de se retourner contre son client) ;
  • mais ce n’est pas fini : dans les toutes dernières années, on constate un engouement pour ce que j’appelle les « Micro-Véhicules Portables » (MVP), dont les formes les plus spectaculaires sont les plus rares (Segway, gyropodes, monoroues) mais qui redonne aussi une nouvelle jeunesse (en particulier grâce à la motorisation électrique) à une très vielle forme, la trottinette ! Ce n’est pas encore le cas à Paris, mais la popularisation de ce mode de déplacement a déjà donné de l’appétit à des entreprises de San Francisco qui ont adopté le modèle du Free-Floating pour louer des trottinettes en libre-service ! Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les habitants, les piétons et les autorités ont déjà constaté, entre autres, l’abus de stationnement de ces engins sur les trottoirs… Espérons que cette fois, mieux qu’avec les voitures, les 2RM et les vélos en free floating, les responsables locaux et nationaux sauront anticiper, en observant que devant les écoles parisiennes les barrières de séparation entre trottoir et la chaussée servent déjà à stationner les trottinettes des élèves...

Ces responsables n’ont pas su (ou pas voulu, sous la pression quels lobbies?) anticiper l’explosion de la voiture en ville et ses effets désastreux tant sur l’insécurité routière que sur l’étalement urbain et la congestion des centre-villes. Ils ont raté l’occasion de réguler le développement des 2RM qui présentent pourtant beaucoup d’avantage pour la circulation urbaine : on pouvait imaginer diminuer la pollution atmosphérique et sonore en favorisant le stationnement-recharge des 2RM électriques au détriment des motorisations bruyantes et polluantes. Ils n’ont pas su accompagner le succès du Vélib’ en permettant à d’autres offres de transport cyclable de se déployer sans nuisance. Sauront-ils, sans que cela se fassent au détriment des piétons et des trottoirs, promouvoir l’usage de la trottinette et des autres MVP qui peuvent rendre d’inestimables services en termes d’environnement, d’autonomie (en particulier des enfants et ados) et d’intermodalité (combinaison des transports en commun et des MVP) ?
Evidemment, j'ai une proposition à discuter: pour libérer les trottoirs, il faut renvoyer tous les véhicules, sans exception et donc y compris les trottinettes, sur la chaussée, et pour cela, limiter la vitesse des plus rapides et augmenter les places de stationnement pour les plus écologiques des véhicules...