Dans une randonnée telle que celle-ci qui dure plusieurs mois, le plus difficile fut d’anticiper mes besoins à long terme, dans l’ignorance de leur expression physico-psychologique. En effet, n’ayant jamais randonné plus de quelques semaines d’affilée, j’avais toujours pu compter sur ma capacité à perdre approximativement 3 à 5 kilos entre le départ et l’arrivée, sans en souffrir. En particulier, je ne m’étais jamais posé de question sur la façon dont mon corps gérait tout d’abord la grande dépense énergétique pendant la marche, ensuite la récupération à la fin de celle-ci.

En théorie, je savais que dans le cas du PCT, il fallait que je m’assure un approvisionnement énergétique croissant de façon à compenser la perte de mes réserves de graisse et éviter de m’affaiblir trop dans la durée. En pratique, j’ai cru que que je pouvais reproduire la diète efficace mise au point pendant mes nombreuses randonnées d’une à deux semaines: un apport quotidien de 2000 kcal assuré par l’alimentation embarquée, complété tous les 4 ou 5 jours par une grosse bouffe prise dans un refuge, une auberge ou un village. En fait, j’ai surestimé la capacité de ces grosses bouffes à assurer cette compensation, et sous-estimé de toute façon les calories dont j'avais besoin, mais j’ai mis un mois et demi avant de m’en rendre compte!

J’ai donc commencé avec mon régime habituel et éprouvé :

  • un petit déjeuner constitué de 100 à 120g de muesli, porridge ou tout équivalent, accompagné d’une boisson chaude (thé ou café) ;
  • un déjeuner léger avec une tranche de pain (de préférence pain noir de type Pumpernickel) et un peu de garniture (miettes de thon, fromage, pâté végétal ou non, etc.), ainsi qu’un snack énergétique en guise de dessert ;
  • dans la journée, une pause-snack toutes les deux heures constituée de fruits secs (différents types de noix, amandes ou cacahuètes), de pâtes de fruits ou d’amande, de biscuits ou barres de sésame etc.
  • un dîner composé d’une soupe instantanée, d’un plat lyophilisé et d’un biscuit en dessert.

Ça ressemble toujours un peu à ça:

alim-P1030047.jpg
PCT mile 914.5: Agnew Meadows Pack Station

Avec ce régime, j’arrive à trouver 2000 kcal dans 700g, et donc à emporter un maximum de 5kg pour une autonomie de 7 jours. En fait, le défi a plutôt été de trouver des produits satisfaisants dans les petites épiceries de campagne où dominait souvent la nourriture industrielle de la pire qualité....
alim-P1030253.jpg
Le "General Store" à Sierra City

Pendant les quatre premières semaines, mon alimentation embarquée a semblé suffisante, étant entendu que j’ai pu faire des grosses bouffes, d’abord avec mes amis au Paradise Valley Café (jour 6), à Idyllwild (jour 7), à Big Bear Lake (jour 11) et à Cajon Pass (jour 15), puis seul à Agua Dulce (jour 19), à Hikertown (jour 21), Tehachapi (jour 23) et enfin lors de mon premier « zéro » à Lone Pine et Kennedy Meadows (jours 28 et 29). J’ai de bons souvenirs de la plupart de ces repas, où alternaient les hamburgers, les plats mexicains et d’autres plats.
alim-P1020808.jpg
La boulangerie allemande à Tehachapi

Les choses se sont ensuite compliquées. J’ai tardé à me rendre compte que je ne mangeais plus suffisamment car je n’ai pas capté les signaux que m’a envoyé mon corps. D’abord, alors que je ne me souviens pas avoir éprouvé une sensation de faim dévorante, j’ai commencé à me goinfrer sans m’en rendre compte à partir de Kennedy Meadows, où je me suis surpris à avaler une demi-litre de glace au chocolat en deux coups de cuillère à pot (c’est le cas de le dire). Un deuxième signal est passé inaperçu à Bishop (jour 34), où j’ai dû changer de pantalon parce que je flottais trop dans celui avec lequel j’étais parti de Los Angeles ; comme je ne trouvais pas de taille suffisamment petite dans le rayon homme du magasin, je suis allé chercher du « S » chez les femmes, mais j’ai imputé cela au fait qu’aux États-Unis les tailles sont plus grandes qu’en Europe… Troisième signal non perçu, ma journée à Yosemite Valley (jour 38) entrecoupée de repas. Quatrième signal, mon sentiment de faiblesse et de lassitude dans les jours qui ont suivi. Il a fallu le choc de mon image dans le miroir de ma chambre d’hôtel à Topaz Lake (jour 41) pour que je réalise que j’avais exagérément maigri. Si j’ai compris tout de suite que je devais changer mon régime alimentaire et augmenter les calories embarquées, j’ai mis du temps à mesurer à quel point j’avais été aveugle aux signaux ci-dessus et comment cela m’avait mené à interrompre au bout de trois jours une autonomie prévue pour 7 jours.

Je ne saurai jamais si cette crise aurait eu lieu de toute façon après 40 jours à 2000kcal/jour, ou bien si elle a été déclenché par les besoins énergétiques supérieurs liés à ma progression dans la neige entre les jours 32 et 41. Toujours est-il qu’après avoir augmenté mes portions embarquées à 3500kcal/jour, d’une part, et décidé de systématiser davantage les « grosses bouffes » d’autre part, je n’ai plus ressenti la faiblesse dont je me plaignais ci-dessus même si j’ai continué à galérer dans la neige jusqu’au jour 49.

Mes amis garderont longtemps le souvenir de ma goinfrerie spectaculaire à South Lake Tahoe (jour 45) ; aucun proche ne m’a vu faire presque la même chose à Sierra City (jour 48). J’ai recommencé encore à Quincy (jour 51), avec la chance d’y trouver un supermarché de produits bios qui m’a permis de me gaver de salades pleines de produits frais et de « superfood » (graines et fruits secs rares). C’est alors que j’ai compris que je devais veiller non seulement à la quantité de calories que j’ingurgitais mais aussi à l’équilibre en vitamines et minéraux et en produits frais. Ce fut le cas lors du délicieux dîner au Drakesbad Guest Ranch (jour 54), du petit déjeuner offert par Puzzler et Robby (jour 59) ou du déjeuner au resto mexicain de Dunsmuir (jour 60), mais certainement pas avec les sandwichs, hamburgers et autres aliments industriels trouvés à Belden, Old Station ou Burney Falls (jours 52, 55, 57). C'est alors que j'ai commencé à compléter mon alimentation embarquée avec de la vitamine C, puis des cachets de spiruline
alim-P1030255.jpg
Les restaurants de Sierra City

alim-P1030329.jpg
Ce dîner au Drakesbad Guest Ranch n'a l'air de rien, mais il est inoubliable

C’est en Californie du nord, dans l’Oregon et dans le sud de l’état de Washington que l’ennui de certaines portions du sentier m’a amené à avoir des pensées obsessionnelles, qui tournaient en rond autour du sujet dérisoire de la barre énergétique que j’allais manger à la prochaine halte… Heureusement, à partir du moment où j’ai pu profiter de la voiture de mes parents (jours 63 à 82), le ravitaillement, ainsi que les repas dans de bons endroits (Etna, Mazama Village Lodge, Odell Lake Resort, Sisters, Cascade Locks), sont devenus plus simples et plus fréquents. Ce fut une chance, car nous ne savions pas que l’Oregon était une des parties du PCT les plus difficiles en ce qui concerne l’approvisionnement.
alim-P1030655.jpg
Angeline's Bakery à Sisters

Dans l’état de Washington, j’ai conservé le régime qui avait bien fonctionné depuis le nord de la Californie. En revanche, du côté des « grosses bouffes », à l’exception notable de la halte à Mazama (jour 102), il a fallu généralement se contenter de hamburgers sans intérêt ou leurs équivalents encore moins intéressants. Mais cela ne m’a pas affecté, étant donné le bonheur dans lequel j’ai nagé pendant les 15 derniers jours…

Quand j’ai commencé à marcher, je pesais probablement 67 ou 68 kilos, mon poids habituel après l’hiver (mais je n’ai pas pensé à me peser avant le départ). Quarante jours plus tard, au milieu de la traversée de la Sierra, j’étais peut-être descendu jusqu’à 60 kilos. Six jours après avoir modifié mon régime et le lendemain de mes orgies à South Lake Tahoe, j’ai eu l’occasion de me peser et j’étais alors remonté à 63kg, ce qui se voyait aussi à l’œil nu. J’ai continué à regagner du poids et du volume en compagnie de mes parents, puis de ma compagne, d’autant qu’avec celle-ci j’ai adopté un rythme plus tranquille et donc moins énergivore. Même si mes bras étaient encore assez visiblement amaigris, à la fin de la marche j’avais presque retrouvé mon poids de départ, ce qui est loin d’être le cas de la plupart des autres thru-hikers si j’en crois certains récits que j’ai lu.
alim-20170825-1858.jpg
retour à la civilisation à Vancouver