La première fois que j’ai été surpris par l’ennui sur le Pacific Crest Trail, je ne l’ai pas reconnu comme tel, car je n’y étais absolument pas préparé ! D’une part, dans tout ce que j’avais lu sur le PCT, je n’avais rien retenu concernant des passages ennuyeux ou repoussants. D’autre part, au cours de ma longue carrière de randonneur, jamais je n’avais éprouvé un tel sentiment. Pourtant, j’ai connu des moments difficiles dans des randonnées, liés au froid, aux intempéries ou à la fatigue. Ainsi, je me souviens d’une randonnée dans le pays basque où, après plusieurs jours de pluie et de brouillard continus, nous étions tellement découragés que nous avions interrompu la marche, rejoint la voiture, et conduit vers le sud jusqu’à trouver le soleil en Espagne.

Même dans les environnements assez monotones de la Laponie suédoise ou des Highlands d’Écosse, je ne me rappelle pas avoir ressenti que j’ai découvert durant la 3e semaine dans les San Gabriel Mountains (vers les miles 370-436), avant de le retrouver pendant la 8e semaine dans la traversée de Plumas National Forest entre Sierra City et Lassen Volcanic National Park (vers les miles 1200 puis 1300). Cette impression d’ennui a culminé lors de la 10e semaine, entre les miles 1750 et 1850, dans l’Oregon central, avant de revenir brièvement quelques jours après l’entrée dans l’état de Washington, vers le mile 2230.

J’ai déjà décrit, par exemple ici ou , l’effet produit par la monotonie du paysage, et en particulier, le sentiment de claustrophobie produit par le fait d’être « enfermé » dans une forêt et une topographie qui changent très peu et offrent trop rarement des ouvertures vers un paysage. J’ai insisté sur le caractère repoussant et déprimant des passages dans les bois qui constituent des « tunnels à moustiques ». En y réfléchissant après coup, il me semble que la « laideur » est la notion qui synthétise le mieux la complexité émotionnelle et esthétique de ces moments de répulsion et que celle-ci est un véritable tabou chez les randonneurs.

Un tabou, c’est ce dont on ne parle surtout pas, une chose dont on fait mine qu’elle n’existe pas. Nous, les passionnés de randonnée, avons organisé toute cette activité comme un culte à la beauté : celle de paysages variés, accidentés, changeants ; et/ou celle d’efforts récompensés par des vues sublimes ; ou encore la beauté qui se niche dans les détails, les couleurs et les odeurs ; etc. Or, comme nous sommes structurés pour voir de la beauté quand nous marchons, quand elle n’apparaît pas, la marche nous ennuie. Mais il est tabou de dire cela, de reconnaître que notre activité adorée est "casse-pied" et que les environnements qui doivent alimenter notre passion sont repoussants. Sinon, comment justifier cette activité à nos yeux et aux yeux des autres ?

Ce tabou est donc la seule chose qui me permet de comprendre pourquoi, dans la profusion de récits, aucun ne met en évidence les moments d’ennui et de laideur. Tous insistent soit sur la beauté du milieu, soit sur des difficultés qui peuvent donner un rôle sensationnel au héros de l’histoire, ce que ne permettent ni la monotonie, ni les moustiques. Il semble donc y avoir une conspiration du silence pour ne surtout pas dire le moindre mal de notre cher PCT….