Première désillusion: pendant la modeste durée de ce qui est en fait une demi-journée où la "circulation des véhicules motorisés est interdite le dimanche 1er octobre 2017, de 11 h à 18 h." (art. premier de l'Arrêté n°2017 T 10661), les rues sont apparues pleines de voitures!
En fait, notre déception révèle que nous avons été victimes d'une forme de publicité mensongère, car l'interdiction de circuler ne s'applique pas à une immense liste de véhicules motorisés définie dans l'article 4 du même arrêté: "véhicules d'intérêt général prioritaires, véhicules particuliers des résidents à l'intérieur du périmètre, taxis et voitures de transport avec chauffeur, bus, véhicules habilités de la Mairie de Paris, véhicules de livraison, véhicules d'approvisionnement des marchés, véhicules de déménagement, véhicules habilités par les services publics pour la prise de service de leurs agents, véhicules utilisés par les personnes handicapées, véhicules utilisés dans le cadre d'un accès aux centres de soin, véhicules affectés à un service public dans le cadre de leur mission, véhicules des professions de soins à domicile, véhicules des professions de dépannage dans le cadre d'interventions présentant un caractère d'urgence"...
Il n'est pas question pour moi de discuter ici la rationalité ou la légitimité de l'exception faite pour chacune de ces catégories de véhicules, mais en revanche je me demande si on peut continuer à prétendre qu'il s'agit d'une journée sans voiture quand la liste des exceptions est tellement longue et large qu'elle aboutit à une expérience de l'espace public parisien qui ne diffère pas d'un dimanche ordinaire! En effet, dans la rue Lafayette à 11h du matin tout comme dans toutes les autres rues empruntées dans les 4 heures suivantes, les véhicules étaient nombreux et produisaient le même volume sonore et les mêmes odeurs de combustible brûlé que d'habitude.
Pire encore, ils roulaient impunément à la même vitesse que d'habitude, c'est à dire souvent bien plus vite que les 30km/h maxi autorisés par l'article 5 de l'arrêté. Il m'a semblé que le plus grand raté de l'opération était de n'avoir modifié en rien le comportement des uns et des autres, ni celui des conducteurs qui ont continué à foncer parce que les rues étaient libres d'embouteillage, ni celui des piétons qui ont continué à glisser sur les trottoirs le long des façades ou à attendre sagement qu'il n'y ait plus de danger pour traverser, comme s'ils n'étaient pas chez eux. Puisqu'il semble difficile de diminuer le nombre de véhicules qui peuvent déroger à l'interdiction de circuler, peut-être la Mairie devrait elle concevoir la prochaine "journée" de ce type comme celle du piéton-roi, où toutes les voies seraient provisoirement classées en aires piétonnes où tous les véhicules sans exception ne pourraient entrer qu'en roulant au pas et en laissant la priorité aux piétons en tout point de la chaussée? En tout cas, dimanche dernier on en était loin...
C'est pourquoi je reste perplexe face à l'autosatisfaction de la mairie, qui affirme dès le lendemain que le bilan est "très positif". A méconnaître ainsi le vécu des piétons à l'échelle de l'ensemble du territoire parisien et non pas uniquement dans les espaces de promenade déjà consacrés, il me semble que la Mairie se prive d'une capacité à évaluer et adapter sa politique, et contribue à nourrir la défiance générale vis-à-vis de discours politiciens déconnectés de "la réalité"...

Deuxième désillusion: Quand nous sommes arrivés à la Porte de Clignancourt pour y trouver le GR2024, nous espérions emprunter un itinéraire qui permettrait enfin de s'éloigner de la circulation motorisée. Mais le GR2024 était un mauvais choix pour cela! En effet, il longe souvent le Boulevard Périphérique, qui n'était pas concerné par l'interdiction de circuler et concentrait donc peut-être encore plus de véhicules que d'habitude si l'on pense à ceux qui, empêchés de traverser Paris, devaient alors contourner la ville.
Nous sommes partis dans le sens inverse des aiguilles d'une montre et avons été surpris de constater que le balisage était tellement défaillant qu'il était impossible de suivre l'itinéraire sans recourir au GPS et à la cartographie téléchargée sur un smartphone. Toute fausse modestie mise à part, je suis habituellement très bon pour trouver les balises quand je randonne, mais là, je ne trouvais souvent rien du tout. Pourquoi? Défaut de conception de l'implantation des balises? Défaut de réalisation? En tout cas, il est vite apparu d'une part que certaines balises étaient d'une qualité inadaptée à l'environnement: un autocollant sur la peinture écaillé d'un lampadaire n'a aucune chance de rester collé assez longtemps... D'autre part, ce GR passe dans une zone de Paris où les grands chantiers sont plus nombreux qu'ailleurs: implantation du tramway, réhabilitations de grands ensemble de logement social, construction d'immeubles de bureau, etc. En conséquence, les aménagements provisoires de la voirie, les palissades de chantier et les signalisations temporaires y sont fréquents, ce qui créent des portions étendues où le balisage est discontinu.
Ce paysage, dominé par de grosses infrastructures de transport (dont certaines sont franchement repoussantes, comme le Périf' mentionné plus haut), par de grandes constructions qui ont souvent de longs murs aveugles sur la rue et par des chantiers, crée un environnement assez ingrat pour le déplacement pédestre, qui peut décevoir aussi bien les promeneurs séduits par la variété architecturale et l'animation commerciale au centre de Paris que les marcheurs attirés par les environnements verdoyants des alentours de l'agglomération. Dans notre déambulation, il y a eu heureusement quelques exceptions, la principale étant le parc Martin Luther King aux Batignolles, récemment créé au milieu de nouveaux grands immeubles à l'architecture souvent stimulante ou audacieuse.

La cerise sur le gâteau: en revenant de la Porte de Champerret vers la Seine, je suis passé par les Champs-Élysées. Ces derniers étaient soi-disant piétonnisés "pour respirer à pleins poumons et profiter d'une promenade sans croiser aucune voiture", mais en fait ils étaient privatisés et marchandisés au profit du géant mondial des cosmétiques dont la publicité occupait toute la largeur de la chaussée:
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Décidément, il y a encore du boulot pour que les espaces dévolus aux piétons ne soient pas envahis par les véhicules ou par la réclame...