J’ai découvert avec beaucoup d’intérêt la tribune publiée par Florence Soulé-Bourneton et Sébastien Stumpp dans le quotidien Le Monde du 10.IX.2017, sous le titre : « L’ultra-trail est l’avatar d’une société de la performance ».

Je pratique moi-même ce qu’il est désormais convenu d’appeler en français le « trail » (terme issu de l’expression anglophone « Trail Running »), qui consiste à courir sur des chemins et des sentiers en évitant au maximum les surfaces asphaltées. En la pratiquant informellement pendant les fins de semaine depuis une dizaine d’années, j’observe que cette activité d’endurance a de plus en plus d’adeptes et que parallèlement, les courses organisées par des associations locales se sont démultipliées. Dans ces compétitions, on trouve toutes les distances, de quelques kilomètres jusqu’à plusieurs centaines. L’ultra-trail, nommé ainsi en référence à « ultra-marathon » (course à pied plus longue qu’un marathon de 42km), est devenu depuis les années 2000 le terme de référence pour les organisateurs de grandes courses en France (création de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc en 2003) et dans les pays francophones. Les ultra-marathons de montagne plus anciens étaient plutôt appelés « raids », comme le Grand Raid de la Réunion, dit « Diagonale des fous », créé en 1989. Aux États-Unis où elles sont nombreuses, les courses de ce type sont plutôt appelées « Endurance Runs », comme la « Western States » créée en 1974, plus ancienne course à pied de plus de 100 miles.

De tout ce qui précède, on ne saura malheureusement rien dans la tribune. On ne saura rien non plus du corpus scientifique sur lequel s’appuient l’anthropologue et le sociologue qui la signent : ont-ils compilé des études existantes ? Ont-ils administré un questionnaire ? Ou bien réalisé des entretiens ? On ne peut guère le déterminer à partir de leurs formules trop allusives sur leurs sources (de type « les coureurs décrivent »). Tout cela donne des bases douteuses à leurs affirmations.

Ainsi, la tribune fait de l’ultra-trail une activité sans aucun rapport avec les autres pratiques de course à pied de type « trail » ou « jogging », ni avec les diverses formes de randonnée et de promenade, alors que pour ma part je vois un continuum entre elles. En revanche, les auteurs opposent artificiellement l’ultra-trail ainsi isolé à la « vulgate sportive, celle des athlètes qui enchaînent les tours de stade », c’est-à-dire à la course à pied telle qu’elle est intégrée dans l’athlétisme institutionnel. Cela est d’autant plus bizarre qu’il n’est fait aucune mention de la seule discipline qui me semble relier l’athlétisme et la course-nature (trail et ultra-trail) : le marathon, course « hors-stade » qui a connu un extraordinaire développement dans les dernières décennies ; c’est par là que sont passées de nombreuses personnes que je connais et qui se sont mises au trail récemment.

Est-ce que les auteurs ont « oublié » le marathon car il ne cadrait pas avec leurs préjugés et leur posture normative et moralisatrice? En effet, ces derniers éclatent au grand jour, dans la conclusion où l’ultra-trail, caractérisé par la « consommation éphémère (de) temps sportif » et la « vacuité du projet sportif collectif porté par les pratiquants », est opposé aux « grandes institutions sportives et (...) mouvements de jeunesse » qui ont su « pendant longtemps » « créer des liens », « un véritable temps social » et des « projets communs d’éducation corporelle ». A lire cela, j’ai l’impression d’être revenu à l’époque originelle de la militarisation du sport, quand celui-ci était censé discipliner les corps et les esprits pour qu’ils marchent d’un seul pas au bénéfice de la Nation, de l’État et/ou du Parti !

Dans ce contexte, accuser l’ultra-trail d’être « l’avatar d’une société de la performance » frise le ridicule, dans la mesure où c’est un procès qu’on pourrait intenter à la notion de sport depuis son origine, et je me demande en quoi cette jeune sous-discipline se distinguerait en cela de l’alpinisme, de la natation, du tennis, de l’équitation ou du football etc., à partir du moment où ils cessent d’être uniquement des activités ludiques pour rejoindre la cohorte des pratiques sociales dont l’État ou le Marché essayent de tirer un profit politique ou économique.

Mais finalement, le vrai problème est ailleurs : pourquoi Le Monde a-t-il choisi de publier une tribune aussi jargonnante et superficielle ? Est-ce parce qu’elle correspond bien à la « vulgate médiatique » (pour reprendre la terminologie des auteurs) qui exige du sensationnel ? En effet, on ne parle pas du trail comme plaisir simple de marcher et courir dans les montagnes, les campagnes ou dans les villes. Toute la place est prise par sa forme la plus spectaculaire car « extrême », l’ultra, lui-même à son tour réduit uniquement à la compétition, que ce soit pour donner le résultat des courses et la nationalité des champions comme aux Jeux Olympiques (ce qui est absurde) ou pour dénoncer le scandale de la société néolibérale ou postfordiste dont il serait le symbole…

Je rêve de voir se développer une « critique » infiniment plus intéressante des activités physiques et en particulier de tout ce qui touche à la marche et à la course « hors stade » : une critique « bipédographique » comme on parle des critiques littéraire ou cinématographique !