Bridge of Gods, Cascade Locks
Beaucoup d'émotions en traversant le "Bridge of Gods" sur le fleuve Columbia qui sépare les états d'Oregon et de Washington.
Bien sûr, il y a cette vallée grandiose et son histoire géologique et humaine: une légende autochtone raconterait que des personnages divins ont continué de s'affronter après avoir été transformés en volcans, en projetant la matière qui aurait permis de franchir les rapides à pied sec.
Mais, en regardant les puissantes eaux qui roulent sous mes pieds, à travers le tablier en grillage métallique de ce pont de la première moitié du 20e siècle, je pense aussi à mes parents que je viens de laisser à Cascade Locks après un dernier petit déjeuner et trois semaines de moments rares ou drôles. Dans le même temps, je me projette vers mon rendez-vous dans huit jours à Snoqualmie Pass avec la femme de ma vie, après quatre mois de séparation et trois mois de marche...

Néanmoins, assez rapidement et pendant les deux premiers jours, je suis repris par l'ennui d'être enfermé dans les bois, sans visibilité. Dans ce contexte, j'apprécie les lignes à haute tension qui ouvrent des tranchées dans la forêt, ou les coupes forestières qui me permettent enfin de voir l'horizon et de découvrir des volcans tout proches, dont le Mt Adams vers lequel je me dirige:
Ligne a haute tension
coupe forestiere

Dans la traversée de Indian Wilderness, je retrouve en partie le cauchemar de l'Oregon central, avec une forêt sans visibilité et une densité infernale de moustiques et autres bugs, 24/24h. Seule consolation, il y a des étangs et des lacs et certains soirs j'arrive malgré les piqures à me baigner rapidement pour me dépoussiérer et me délasser. Dans mon journal du 84e jour (31 juillet), je note parmi tout ce qui me manque: "les granges, les pâturages, les vaches et les moutons, les cloches, les refuges, les fontaines...". Le 88e jour, je notais aussi: 'j'assume que je déteste la forêt fermée. Je ne l'aime que trouée, déchirée, éclaircie, brûlée"! En discutant avec d'autres hikers, j'ai appris que je ne suis pas seul à ressentir cet étouffement ou claustrophobie dans ce qu'ils appellent le "green tunnel"; il paraît aussi que c'est pire sur l'Appalachian Trail!
Le troisième jour, je décide de suspendre cette cavalcade aveugle en faisant un pari au bord d'une petite route déserte: si je suis pris en stop dans les 15 minutes, j'irais déjeuner à Trout Lake pour voir du monde! Une minute plus tard, je suis à bord de la voiture d'une randonneuse qui rentre chez elle dans l'Oregon et je suis gratifié quelques instants après d'une vue magnifique du Mt Adams, avant de me détendre au Station Cafe avec un burger au saumon (quelconque), une salade verte et un milkshake à la myrtille (très bon)!
Station Cafe, Trout Lake
En sortant du Café, je me rends au General Store ou je croise CaveMoney, un Thru-Hiker avec lequel je fais le yoyo depuis l'Oregon du nord; au moment où je lui demande s'il a un tuyau pour remonter au PCT, un monsieur nous entend et me propose de m'y ramener immédiatement. C'est ainsi que grâce à Gary, en retraite du National Forest Service et trail angel qui fait ce trajet deux à cinq fois par jour, je me retrouve sur le sentier à peine plus de deux heures après l'avoir laissé... Le pari a été un succès au delà de mes espérances! Et ces moments miraculeux compensent largement les moments de doute ou d'ennui...
En outre, dans l'après-midi, le parcours du PCT va changer radicalement en grimpant sur les flancs du Mt Adams. D'abord, après être monté sous couvert de la forêt, on entre dans une partie brûlée qui permet de bien voir le volcan, malgré les barreaux de sa cage:
Mt Adams en cage
Ensuite, le sentier atteint la limite supérieure des arbres et emprunte, dans la lumière oblique de la fin d'après-midi, un balcon extraordinairement fleuri:
se noyer dans les fleurs
Mt Adams libre
Ce soir la, je pourrai en outre me baigner encore, malgré les moustiques toujours virulents; ce soir la donc, la vie est belle!
Le lendemain, et pour les dix prochains jours, le ciel est blanchi par la fumée d'incendies. J'apprendrai plus tard à Seattle que des dizaines de grands incendies dévastent la Colombie Britannique; l'anticyclone qui bloque la dispersion de ces fumées et produit une canicule aura une durée record de 54 jours consécutifs sans pluie, qui ne s'achèvera que le 12 août... D'ici là, tous les horizons seront bouchés et mes photos de paysage ternies. Heureusement malgré tout, à partir du 87e jour, le PCT emprunte un parcours de crête au dessus de la forêt et permet de profiter d'un nouveau type de paysage, beaucoup plus "alpin" et accidenté, dans les spectaculaires Goat Rocks:
Goat Rocks
Le lendemain, l'approche de Chinook Pass permet à plusieurs reprises d'admirer les glaciers du magnifique Mt Rainier, dont je regrette que le PCT ne s'approche pas plus:
Mt Rainier
Le parcours reste agréable et varié jusqu'à Snoqualmie Pass, mais j'ai un souvenir moins net des deux jours suivants (89e et 90e) car désormais mon impatience envahit tout et me projette presqu'exclusivement vers mon rendez-vous. En arrivant en haut des pistes de la petite station de ski, je pousse un cri de victoire comme si je venais de franchir la ligne d'arrivée d'une course d'ultra-trail après 40 heures de concentration maximale. A ce moment-là, les diverses émotions retenues depuis des mois, des semaines, des jours et des heures, qui ont nourri et soutenu mon effort, se libèrent en un irrépressible sanglot. C'est en pleurant sans discontinuer que je descends en courant jusqu'à la route avant d'y retrouver finalement ma chère et tendre, que j'inquiète avant de réussir à me calmer dans ses bras et lui expliquer que je suis seulement dépassé par le bonheur.
C'est la fin d'un PCT, un autre va commencer.
Ce n'est pas la première fois que j'éprouve la sensation d'un achèvement intermédiaire, et d'un nouveau départ. Cela m'est arrivé quand je me suis retrouvé seul après les deux premières semaines en compagnie d'amis. J'ai de nouveau vécu cela en entrant dans la Sierra et, encore plus fortement, en repartant vers la Californie du nord après la pause à South Lake Tahoe. Un sentiment similaire m'a accompagné quand j'ai entamé la traversée de l'Oregon avec la compagnie fréquente de mes parents. Toutes ces sensations et émotions se réunissent maintenant commence le début de la fin, et que je peux partager avec ma compagne à la fois tout ce que j'ai vécu et tout ce qu'il reste a découvrir et apprendre.

PS: En me relisant, je me rends compte qu'il y a beaucoup de répétitions entre ce billet et le parcours commenté, toutes mes excuses!