Si vous ne supportez pas les autres, passez votre chemin

Sur le PCT, il y a du monde ! Avant même de partir, choisir le PCT implique d'admettre qu'on y retrouvera la société. Ce n'est donc pas là qu'il faut aller, si on veut fuir la compagnie des humains.

Et il n'y a pas moyen d'en être surpris si l'on prépare concrètement l'intégralité du parcours et que l'on cherche à obtenir le permis général qui dispensera de négocier un permis à chaque fois qu'on entre dans une zone protégée (et cela arrive souvent : non seulement les parcs nationaux mais aussi une foule d'autres statuts). En effet, pour répartir les Hikers dans le temps et éviter la surcharge du sentier, PCTA ne délivre que 50 permis par jour de début de randonnée. Lorsque j'ai réussi à me connecter sur le site web dédié à ce permis, tous les jours d'avril, les derniers de mars et les premiers de mai étaient déjà complets. Cela veut dire que 2500 personnes, au moins, avaient déjà leur permis pour les jours antérieurs quand j'ai obtenu le mien pour démarrer le 9 mai. Ces milliers de personnes, on va les rencontrer sur le sentier ! Plus les promeneurs, les section-hikers, etc.

Portraits de Hikers : Juniors vs. Seniors

Comme je l'ai déjà mentionné dans un autre billet, l'enquête annuelle de Halfway Anywhere indique qu'il y a deux grands types de population qui dominent chez les Thru-Hikers : d'un côté les vingtenaires que j’appellerai les Juniors, de l'autre les cinquantenaires que je désignerai comme Seniors et dont je fais partie, sachant qu'en dehors de ces groupes il y a une très grande variété d'autres profils. Cette enquête ne peut garantir la représentativité des réponses reçues, mais elle est parfaitement cohérente avec ce que j'ai observé sur le terrain, dans la première partie du PCT, en Californie du sud. On peut même parler d'une dichotomie entre les deux groupes, tant ils se différencient non seulement par l'âge, mais aussi par le comportement.

Les Seniors semblaient randonner plutôt seuls ou en petits groupes stables de deux personnes, rarement plus, alors que les Juniors formaient facilement des bandes plus nombreuses et au périmètre changeant, composées de gens qui souvent ne se connaissaient pas avant d'entamer le PCT (et aussi souvent n'avaient simplement jamais randonné). Arrivés à un endroit où des hikers se concentrent pour une pause ou un arrêt plus long (point d'eau, campement, stand de Trail Angel, maison particulière, etc.), les Seniors s'installaient discrètement dans les coins alors que les Juniors occupaient bruyamment et durablement le centre de l'endroit, sans se soucier ni s'ouvrir spontanément aux autres. La référence qui me vient à l'esprit, c'est que les Juniors agissaient comme des « Springbreakers », suivant un modèle collectif de comportement adolescent acquis au lycée pour les espaces-temps de rupture et de fête.

Cela était particulièrement frappant « avant la Sierra », au point que le sans-gêne de quelques groupes de Juniors pouvait engendrer une tension palpable dans certains campements. Mais, heureusement, j'écris ce billet longtemps « après la Sierra », la traversée de la haute montagne enneigée opérant désormais comme un grand diviseur avec lequel tout le monde communique sur le PCT, Juniors comme Seniors. J'ai pu constater qu'avec le temps et l'avancée vers le nord, les Juniors sont moins souvent en bande et, quand ils le sont, il s'agit de groupes moins grands, plus discrets et un peu plus ouverts aux autres. Il n'est pas évident de dire si du côté des Seniors, quelque chose a changé ; je peux seulement dire que je suis moi-même plus à l'aise pour discuter avec les Juniors maintenant que je trouve qu'ils sont moins « gamins ».

Thru vs. Section-Hikers, NoBo vs. Sobo : le brouillage des catégories et des identifications

Il n'y a pas que la différence Juniors-Seniors qui s'affaiblit à mes yeux au fil du PCT. L'année 2017 est l'occasion de brouiller complètement les identifications habituelles avec lesquelles les gens se présentaient en se croisant « avant la Sierra ».

Dans une année « normale », ou bien on est un « Section-hiker » qui a pris des vacances « normales » pour parcourir une section du PCT pendant plusieurs jours, ou bien on est un « Thru-hiker » qui a pris un break de plusieurs mois pour tenter de parcourir le sentier de bout en bout. Pour ces deux catégories mais surtout pour les Thru-hikers, il s'ajoute un autre couple d'identifiants opposés, « NoBos » et « SoBos » : les premiers vont « vers le nord » (North-Bounders) et les seconds « vers le sud » (South-Bounders). Dans une année « normale », l'immense majorité des Thru-hikers sont des NoBos (>90 % d'après l'enquête d'Halfway Anywhere), ce qui s'explique facilement pour des raisons climatiques et fait des SoBos une sorte de club d'originaux.

Mais 2017 est une année exceptionnelle, où l'enneigement a obligé des milliers de gens à interrompre, suspendre et réorganiser leur Thru-hike en « sautant » complètement ou partiellement la Sierra, pour reprendre le sentier à différents endroits plus au nord (souvent Truckee ou Ashland) soit dans le sens NoBo, soit dans le sens SoBo. Cela a produit le résultat amusant qu'après la Sierra, quand j'ai croisé ou doublé des gens, leurs façons de se présenter brouillaient les catégories habituelles. Certains revenaient vers le sud mais tenaient à me dire qu'ils avaient commencé comme NoBos, d'autres allaient vers le nord mais affirmaient qu'ils reviendraient faire les sections qu'ils avaient sautées dans le sud, dans un sens ou dans l'autre, les mêmes ou d'autres encore expliquaient que cette année ils feraient plusieurs sections, peut-être dans plusieurs sens, et ne savaient plus s'ils devaient se présenter comme Thru-hikers ou Section-hikers.

L'exception climatique a permis à tout le monde de sortir d'un schéma préconçu sur la façon dominante de faire le PCT (le Thru-hike NoBo non-stop) opposé à deux autres façons de le faire, minorées l'une par sa rareté (le Thru-hike SoBo), et l'autre au contraire par sa banalité (le « Section-hiking » dans n'importe quel sens). En 2017, tout le monde a fait un PCT « DIY » (Do It Yourself), customisé, bricolé, sur-mesure! Chacun a fait son propre PCT avec des discontinuités dans l'espace et dans le temps et des bouts de PCT associés à des bouts d'autres sentiers enchaînés dans un sens ou dans l'autre.

Randonner ici et là-bas

Tout cela donne à réfléchir sur les différences dans les manières de randonner en Europe et ici. La continuité unique du PCT dans un contexte où les sentiers sont rares ou absents en dehors des parcs bien dotés invitait peut-être, les autres années, à ne pas imaginer de faire autre chose que ce que les concepteurs du PCT avaient prévu. Inversement, en Europe, la profusion des sentiers qui, mis bout à bout, permettent de traverser l'intégralité des Alpes en offrant un éventail d'itinéraires et de variantes, n'offre pas la même possibilité de partager une expérience commune structurée comme celle du PCT. Ainsi, pour produire une « communauté » aussi reconnaissable et reconnue que celle des « PCT Hikers », il faut pouvoir parler ensemble des mêmes endroits, échanger des tuyaux sur les mêmes ravitos ou hébergements, rencontrer les mêmes Trail Angels, et ainsi de suite.

Vaste sujet que celui des façons différentes de faire de la randonnée... Pour ma part, je suis ravi d'être entré aussi intimement dans une autre façon de faire!