Depuis le début de ce walktrip, j'ai été sensible à des choses attendues, comme la présence et la qualité des points de ravitaillement et d'hébergement ; j'ai cherché et trouvé des informations disponibles à leur sujet, et j'ai essayé d'actualiser et compléter partiellement ces infos dans le parcours commenté.

Jusqu'à présent, comme mes sources, je n'ai pas eu le même esprit de système concernant la présence et la qualité de la connectivité électronique ! Or, tous les hikers, d'une manière ou d'une autre, recherchent en même temps qu'une douche ou de la nourriture fraîche un endroit où recharger les batteries des appareils (téléphones, GPS, appareils photo, liseuses, lampes, etc.) et où se reconnecter avec les infrastructures de télécommunication.

Mais, sur cette côte ouest des Etats-Unis qui est le siège de Boeing et de l'industrie aérospatiale, de la Silicon Valley et des GAFAs (Google, Apple, Facebook, Amazon et une nuée de leurs semblables), dans cette région du monde qui concentre un maximum de géants des technologies et des services d'infocom, dès que l'on sort des grandes villes: il n'y a plus de couverture fiable de téléphonie mobile et le wifi est le plus souvent pourri.

Cela enrichit les salutations qu'échangent les PCT Hikers à l'arrivée au ravito avec des questions vitales du type « est-ce qu'il y a du réseau ? » ou « comment est le wifi ? », en plus de « où est le point d'eau » ou « à quelle heure ferme le magasin ? ». Il nous faudrait donc alimenter la base de données interactive des services utiles aux hikers avec des renseignements sur la qualité des connexions en chaque lieu concerné.

Comme beaucoup de hikers utilisent des smartphones, ils compensent l'absence de service de téléphonie mobile en utilisant le wifi pour leurs télécommunications et, de fait, beaucoup des resorts, restaurants et magasins isolés que nous trouvons sur le chemin affichent qu'ils offrent le wifi. Mais tout le monde constate que celui-ci est le plus souvent de pauvre qualité et instable, permettant tout juste la messagerie. Avec un ordinateur portable, j'arrive parfois avec ces connexions à ajouter un billet sur ce blog, mais jamais à télécharger une photo ! Et même dans un motel dans un bourg, il n'est pas garanti que la qualité du wifi permette la gestion des images... Quand il s'agit de trouver un ordinateur avec une bonne connexion à Internet, il ne reste plus qu'à se rendre à une éventuelle bibliothèque publique en dépendant de ses créneaux d'ouverture et des conditions d'utilisation de ses machines.

Bien sûr, on retrouve ici la classique opposition entre service public qui devrait avoir une couverture universelle de la population (les bibliothèques, donc, et surtout la poste, sont ce qui s'en approche le plus le long du PCT), et offre commerciale qui privilégie les bassins de consommateurs importants, au détriment des zones où ils ne sont pas assez nombreux et où les espoirs de profit sont insuffisants. Mais les responsabilités des services publics et privés sont imbriquées dans la marginalisation de vastes étendues et de leur population. Ce qui n'est pas si grave pour les PCT Hikers, qui ne sont que de passage, est dramatique pour les habitants permanents, et entretient la désertification sociale.

Ainsi, Sarah m'avait alerté sur la dévitalisation de son bourg, Burney, où nombre des magasins de Main Street étaient effectivement désaffectés, au profit d'une ville comme Redding dont les agents politiques et économiques font jouer les avantages comparatifs en termes de coût de la vie par rapport aux grandes villes de la côte. Un autre conducteur m'avait déconseillé de me rendre à Bridgeport, au pied de la Sierra Nevada, en m'expliquant avec regret que c'était quasiment devenu une ville fantôme qui avait perdu la plupart de ses services, tant privés que publics. J'ai eu le même sentiment dans une variété d'autres situations, comme celle de Tehachapi par exemple. Les bourgs qui parviennent à échapper à ce destin apparaissent comme des exceptions, grâce à une touristification prononcée, comme Sisters d'où j'écris ce billet aujourd'hui, ou dans une moindre mesure comme Quincy en Californie du nord. Déjà, plus au sud, même la charmante étape de Lone Pine, au pied du Mount Whitney, m'avait paru déclinante, et à quelques dizaines de miles au nord, le plus gros bourg de Bishop ne m'avait pas semblé à l'abri de cette menace.

C'est ainsi que revient le sujet de la politisation... Ma traversée des zones abandonnées tant par l'Etat que par le Marché m'incite à m'interroger banalement : quel rôle joue la sensation d'être loin du monde, à l'écart des décisions et des bénéfices de la connectivité, dans le développement d'un complexe obsidional contre la société de l'information, de la consommation et du spectacle, qui repose sur les TICs et les GAFAs et se voit plutôt libérale et démocrate (dans tous les sens états-uniens du terme)?

Plus je suis monté vers le nord, plus j'ai observé en descendant du PCT les indices d'un sentiment d'infériorité, d'exclusion et de révolte, comme des autocollants proclamant le droit à porter des armes (et à défendre ce droit par les armes...) sur la porte de commerces (!), des panneaux pro-Trump à l'entrée du chemin menant à des logements d'allure très modestes, ou la présence fréquente dans le nord de la Californie et le sud de l'Oregon du drapeau et des affiches proclamant « l'Etat de Jefferson ».

Les promoteurs actuels de la création de ce nouvel état l'associent à une rupture avec les états de Californie et d'Oregon, peut-être trop progressistes et globalisés à leurs yeux, mais probablement surtout coupables de les avoir oubliés dans leur coin, comme des ploucs qui ne mériteraient donc pas qu'on leur étende les bénéfices au moins techniques du progressisme et/ou de la globalisation... Ce n'est pas par hasard qu'un média militant pour Trump insiste sur le soutien à ce dernier dans cette zone.

Je me demande donc si cette situation n'entretient pas au début du 21e siècle le fantasme du Far West, en faisant de l'immense région que traverse le PCT dans sa partie ouest, un « trou » où l'on peut se sentir loin de tout et en particulier des centres du pouvoir, avec l'impression de ne pouvoir compter que sur soi-même et sur ses voisins, mais pas sur les grands prestataires publics et privés de service, alors qu'on se trouve à seulement quelques dizaines de kilomètres de pôles influents dans l'établissement des règles du jeu et des modes de vie à l'échelle mondiale.