Il m'est arrivé de m'ennuyer dans l'environnement forestier très homogène où l'on peut passer de longues heures sans notable changement ni vue dégagée.
La première fois que j'en ai pris conscience, c'était dans les San Gabriel Mountains au dessus de Los Angeles. Cet ennui est revenu en force, accompagné d'une légère claustrophobie, comme je l'ai déjà écrit, en Californie du nord, lors de l'approche et du contournement du Mt Lassen, jusqu'à Old Station.

L'ennui a connu ensuite son apogée (jusqu'à présent, mais on me dit que le pire est passé) dans les sections du PCT précédant et suivant la variante de Crater Lake. Il faut dire qu'à l'homogénéité de la végétation s'ajoutent l'horizontalité de la topographie et, surtout, le manque de vie et de bruits : pas de torrents, pas de lézards qui habituellement courent en tous sens, plus de toutes ces sortes d'écureuils qui sautent et grimpent partout ailleurs, pas d'oiseaux ni de cervidés, aucun serpent ni coassement de grenouilles, et pas de fleurs ! Autre indice de cette pauvreté vitale : le Parc National de Crater Lake annonce que dans son enceinte vivent 40 ours noirs, ce qui semble un score pyrénéen pour un pays où vivrait un demi-million d'entre eux... Mais il y a une forme de vie qui au contraire pullule, et contribue à enfermer le randonneur dans une bulle physique et psychologique : les moustiques par milliards, actifs 24/24h et même quand il fait froid !

J'ai donc parfois souffert de l'ennui, n'arrivant plus à profiter de la situation pour rien. Parfois, je marche comme sous hypnose, l'esprit vide. Quelque fois, je n'arrête pas d'avoir des micro-hallucinations en extrapolant des événements à partir de n'importe quelle forme : un tronc couché qui devient le dos d'un ours, des racines exposées qui font des oreilles de lapin, un arbre foudroyé dans lequel j'ai vu une colonne de marbre, une branche au sol qui devient un serpent. Bref, je peuple ce désert forestier et essaye de tromper l'ennui en prenant mes désirs pour la réalité.

Heureusement, il y a des moments où mon esprit arrête de papillonner et de tourner en rond de façon plutôt morose, pour se fixer sur quelque chose pendant un certain temps. J'ai répondu à un commentaire de Suzanne que je n'entendais de la musique que de façon très fragmentaire. En revanche, j'ai revisité plus systématiquement des bandes dessinées, même si je les ai feuilletées dans le plus grand désordre, sans accorder d'importance à la trame narrative originelle mais en sautant d'images en images dispersées. Je suis entré dans l'album « Arizona Love » des aventures de Blueberry par la scène où il rêve que Chihuahua Pearl lui sert à dîner sa propre tête ; j'ai rigolé de nouveau de cette façon qu'a eu Giraud de laisser entrer Moebius dans l'histoire, puis j'ai vagabondé dans le reste de l'album. J'ai fait la même chose à un autre moment avec l'ensemble du cycle de Cyann de Bourgeois et Lacroix. Je ne convoque pas ces moments (j'ai essayé, mais ça ne marche pas), ils viennent sans que je le décide. J'ai fait un peu la même chose avec certains types de films, mais en m'arrêtant moins sur les images, en revoyant des scènes de façon plus fugace : Le Seigneur des Anneaux par exemple, un petit peu de Star Wars aussi.

La seule chose sur laquelle il m'arrive de me concentrer pendant un moment (jamais très longtemps), c'est de réfléchir à un billet que j'aimerais écrire ici (j'y reviendrai) ; plus rarement, j'ai aussi caressé d'autres projets et dans ce cas de façon plus méthodique, comme la création d'une bande dessinée que j'ai visualisée avec le dessin de Margerin, ou la conception d'un documentaire sur les Trail Angels que j'imaginais réaliser avec mon fils.

Pour conclure, depuis le temps que je marche sur ce sentier, je réfléchis aussi aux partis-pris qui semblent ceux des concepteurs passés et présents du PCT. En effet, le sentier passe souvent à l'écart de ce qui pourrait rompre la monotonie du cheminement dans la forêt de pins : des lacs qu'on entraperçoit (ou pas) entre les arbres, des attractions (Crater Lake, une cascade), des villages (Wrightwood et d'autres) ou des vallées habitées. Bien sûr, il est toujours possible de prendre l'initiative de sortir du PCT pour se rendre dans ces lieux, ce que font les nombreux randonneurs que j'y retrouve. Mais puisque le PCT est un sentier sans raison pratique (il n'est pas fait pour accéder à un lieu, il est fait pour profiter de l'espace), il devrait être possible de diminuer l'ennui en agrémentant davantage le parcours...

Il y a de timides tentatives dans ce sens, mais certaines flirtent avec l'absurdité, comme ce panneau qui promet un panorama mais ne mène qu'à un point de vue bouché par les arbres.
la signalisation vers un point de vue dans la forêt
un point de vue signalé