En effet, a cet endroit le chemin sort des déserts de Californie du sud et entre dans ce qu’on appelle ici la “High Sierra”. Jusqu’ici, les défis ont été liés a la gestion des intervalles entre de rares points d’eau et a la chaleur. A partir de demain, il faudra gérer le grand froid, une neige abondante et, ce qui semble le plus difficile aux dires des Thru-Hikers, des gués difficiles voire dangereux pour franchir les torrents en crue avec la fonte des neiges. L’itinéraire ne croisera plus aucune route pendant 320 km, et il faudra porter la boite a ours obligatoire dans les parcs nationaux (Sequoia, Kings, Yosemite).

Comme de nombreux hikers, c’est donc a Kennedy Meadows (KM) que j’ai prevu l’adaptation de mon matériel, c’est a dire la réception d’un colis envoyé depuis Los Angeles contenant le “bear canister”, un piolet, des crampons, une doudoune, un collant chaud, de grosses chaussettes et un pantalon impermeables, ainsi que huit jours d’alimentation et de gaz… Mon sac va prendre sérieusement du poids, et étant donné les exceptionnelles conditions neigeuses, je vais sans doute fortement diminuer le kilométrage parcouru chaque jour (je reviendrai sur ce point plus bas).

Pour me reposer des quatre semaines passées et me préparer aux deux semaines a venir, j’avais décidé de faire mon premier “zéro”, ce que les Thru-Hikers appellent un “zero day”, un jour avec zéro distance parcourue sur le sentier. Mais, contrairement a mes informations, pas d’Internet (ni de réseau téléphonique) a KM, un lieu de camping sale et poussiereux, aux gerants pas sympas, ou la douche coute 3 dollars, plus 3 dollars si on veut une serviette, et ou l’unique restaurant qui ne sert que des hamburgers ferme a 17h!

Apres y avoir avalé un demi-litre de glace au chocolat (une légende du chemin, que je ne croyais pas pouvoir réaliser si aisément), j’ai pris mon pouce pour rejoindre en trois heures Lone Pine ou j’ai trouvé un motel avec un ordinateur connecté! J’ai pu aussi diner “diététiquement”, avec une grosse Tuna Salad et, chose rare bien qu’on soit en Californie premier producteur états-unien de fruits, une autre grosse salade de fruits ave du Cottage Cheese. En parler ici ne donne qu’un faible écho des fantasmes alimentaires qui m’accompagnent sur le chemin ou ma diete se résume a du pain, des barres énergétiques, des fruits secs, des plats et soupes déshydatés. Les autres hikers parlent plutot avec gourmandise de leur prochain hamburger…

Je profite donc maintenant de mon “zero day” pour faire avec moins de précipitation que dans les autres points de ravito les choses habituelles: lessive, achats, message, blog… si possible une sieste avant de devoir quitter le motel! Pour compléter ce que je disais dans le billet précédent sur les rythmes, celui qui caractérise les ravitos est assez trépidant, avec beaucoup de planification, un peu de tactique, assez peu de spontanéité et pas mal d’erreurs!

Je précise aussi une donnée essentielle de la journée de marche: la distance quotidienne est l’unité de mesure dans laquelle nous comuniquons entre hikers, avec laquelle nous planifions les intervalles de ravitaillement et en fonction de laquelle nous vérifions notre progression a l’échelle du PCT tout entier. Ce ne sont donc pas les heures de marche qui comptent… En fait, mes journées de marche conservent a peu pres la meme durée depuis le début, oscillant entre 11 et 14h. Mais dans le meme temps, la distance quotidienne a augmenté, je marche donc désormais plus vite sans le vouloir (voir le récapitulatif des étapes depuis le début).

Je crois que je touche une limite avec ce temps quotidien, car il est arrivé plusieurs fois que je finisse mes journées en ayant perdu mon intéret dans le sentier et dans les paysages (qui changent assez lentement, il faut le rappeler), voire en m’ennuyant, et parfois une ou deux fois en étant étrangement faché contre le chemin que je trouvais stupide! C’est dire si je peux l’etre moi-meme…

Je le savais déja, mais c'est important de me le rappeler pour retrouver le sens des proportions et le sens de l'émerveillement.