21 décembre 2015: tu viens de prendre une décision, alors que tu es confortablement installé chez toi, dans ta cuisine, à Paris, le premier jour de l'hiver, bien loin du Far West américain et du moment où tu réaliseras le projet de le traverser à pied. Ce jour-là, tu décides d'écrire à la deuxième personne du singulier, car le premier étranger que tu rencontres en chemin, c'est toi.

C'est important de reconnaître cette étrangeté de soi, à l'heure où tu imagines de demander à toutes sortes d'étrangers ce qu'il font là, pourquoi ils sont là, comment ils en sont arrivés là. Si "Tu" pouvais être réservé à moi, "Je" pourrais alors être consacré aux autres, à ceux dont tu recueillerais la parole. Ainsi Je ne serai ni plus ni moins autre que moi.

Comme si ton besoin de les comprendre te permettait de croire qu'après, non seulement eux et toi seront moins étrangers les uns aux autres, mais toi aussi, tu seras moins étranger à toi-même? Comme si réduire l'étrangeté de l'autre était un moyen d'être soi, comme si pénétrer l'autre permettait d'accueillir l'autre en soi, comme si cet autre de passage que tu accueilles en toi te permettait d'apprivoiser l'inconnu qui demeure en toi?

Venons-y: étranger, inconnu, autre, ne sont ni synonymes, ni indépendants les uns aux autres. En anglais, on peut opposer et relier ainsi le Foreigner et le Stranger. C'est bien la permanente part d'inconnu en toi qui fait de toi en partie un étranger à toi-même, et c'est bien ce que tu ne connais pas et ne comprends pas des étrangers qui en fait des inconnus pour toi. Mais, à la différence de l'étrangeté, qui peut être pensée comme un état, comme celui que les États et les Cultures assignent à leurs Étrangers (toutes ces majuscules pour désigner des formes institutionnalisées), l'inconnu est une invitation à connaître.

Dans ce projet de longue marche, c'est toujours et encore l'inconnu qui t'attire. Tu as appris à l'adolescence que tu aimais marcher et camper dans des environnements grandioses comme les Highlands d’Écosse, la Vanoise ou la Crète. Depuis, tu as souvent rêvé éveillé à des randonnées aux durées incommensurables, comme les chemins de l'ancien empire Inca ou la traversée intégrale du Népal. En traversant avec Véronique l'intégralité des Alpes à pied de la Côte d'Azur à la Slovénie, tu t'étais déjà engagé dans un projet au long cours sans savoir que ses différentes étapes allaient couvrir huit ans.

D'une part, tu veux toujours découvrir l'inconnu de nouvelles perspectives: des paysages, des montagnes, des forêts ou des déserts, mais aussi des villes et des villages, que tu ne connais pas du tout ou juste un peu, sachant qu'une minuscule connaissance est une étoile dans l'infini de l'inconnaissance, un repère qui donne à la fois le point d'appui pour s'orienter et le vertige face à un horizon sans limites dans toutes les directions.

D'autre part, tu veux explorer encore davantage l'inconnu de la solitude, qui t'accompagne déjà quand tu pars courir pendant des heures dans les bois de la région parisienne ou quand tu grimpes sur l'Aconcagua.

Enfin, tu veux aussi rencontrer les autres, ces inconnus dont tu fais la connaissance en chemin, dont les histoires t'ouvrent des horizons de fascination ou des abîmes de perplexité. Ainsi, lors de la découverte d'un segment du PCT à l'été 2015, une rencontre avec une inconnue, "Scary Cat", a contribué à l'abandon de ton projet initial de parcourir le Continental Divide Trail, pour concevoir plutôt une longue marche davantage centrée sur celles et ceux que tu croiseras en route.

Et maintenant, go!