Généralement, les médias n'invitent les marcheurs qu'à rendre compte des aspects les plus extrêmes de leur randonnée. Leur mise en scène crée une fiction où seul compte le pseudo héroïsme du dépassement de soi et de la lutte contre la nature sauvage (parfois, certains humains rencontrés en chemin sont également traités, narrativement, comme des animaux dangereux).

Mais, si l'environnement de marche le plus représenté est le "grand air" (great outdoors) avec ses paysages exceptionnels, on marche le plus souvent dans des espaces construits ordinaires, en ville ou à la campagne, où le seul danger objectif vient de la circulation motorisée. Quand la nature "se déchaîne", il s'agit probablement d'un simple orage et du désagrément d'être mouillé, de ne plus rien voir du paysage et d'avoir les chaussures alourdies par la boue. Les drames physiques ont toutes les chances d'être d'abord des ampoules qui crèvent et des coups de soleil cuisants. Les chiens et les moustiques sont des inconvénients infiniment plus présents que les ours ou les serpents. Les moments d'exaltation sont entrecoupés de périodes d'ennui ou de somnolence! Mais, en rappelant son caractère trivial, je ne veux ni minimiser la passion que j'ai pour la marche, ni effacer les autres plaisirs de l'existence. Je veux seulement souligner que le seul héroïsme qui compte (mais occupe rarement l'avant-scène), c'est le dévouement au service de celles et ceux qui en ont besoin.

Il n'y a donc rien d'héroïque à marcher, car nous sommes faits pour cette activité triviale que nous pratiquons comme nous respirons. Depuis que les humains ont constitué une espèce à part entière il y a quelques millions d'années, ils ont colonisé absolument tous les milieux terrestres de la planète des dizaines de milliers d'années avant qu'apparaisse le premier véhicule. Avec nos premières dents et nos premiers mots, nos premiers pas sont nécessaires à notre développement complet et fondent notre capacité à s'approprier le monde et à en faire partie. Il n'y a pas très longtemps, dans le monde entier des paysans allaient vendre leurs produits à un marché distant de 20 ou 30 km, en faisant l'aller-retour à pied dans la journée. Des enfants marchaient deux heures pour aller à l'école. Des milliers de pèlerins faisaient des milliers de kilomètre au nom de leur foi.

La seule différence significative entre cette longue histoire de déplacements pédestres incessants et l'époque actuelle, c'est qu'aujourd'hui une bonne partie des habitants de la planète sont devenus "accro à la position assise" pour travailler (chaise de bureau), pour se déplacer (siège des véhicules) et pour se détendre (fauteuil du spectateur). La marche est devenue pour nous une transgression ambivalente:

  • d'un côté, le déplacement pédestre ordinaire rencontre une foule d'obstacles car il n'y a presque plus de place pour marcher dans la vie quotidienne; il reste un immense combat à mener pour que les autorités qui s'occupent de nos transports cessent de l'ignorer ou de le minorer;
  • de l'autre, se sont développées toutes ces sortes de marche qui ont la faveur de la société du spectacle, chacune bien rangée dans sa case spatio-temporelle: nouvelles formes sportives (randonnée, alpinisme, marche nordique, course en stade ou hors stade etc.) ou touristiques (visites et magasinage ou shopping), antiques formes esthétiques (danse, déambulation philosophique, flânerie poétique) ou politiques (processions, manifestations)...

Dans ce blog, J'aimerais être capable d'éviter l'héroïsation et le sensationnalisme, pour montrer que marcher reste l'outil d'une autonomie (Ivan Illich parlerait de convivialité), et donc d'une possible libération qui transcende les barrières sociales au lieu d'être l'apanage d'une élite de marcheurs surhumains. En effet, marcher, ça ne coûte rien, ou plutôt: ça ne devrait (presque) rien coûter. Il faudrait donc se pencher sur tout ce qui donne un coût à la marche, sur ce qui l'empêche d'être à la portée de tout le monde et sur ce qui favorise ou limite certains types de bipédie pour certaines catégories de personnes. C'est l'une des choses qui m'intéressent dans le PCT: rencontrer des gens pour qui ce projet représente une forme de prise de pouvoir (empowerment) sur leur propre vie.