Ce ne sont pas les pieds qui pensent, mais je ne conçois pas ma pensée sans tout mon corps présent. Mes pensées sont dans mon corps, irréductiblement, et elles embrassent le monde. Elle sont d'ici et maintenant, mais elles me portent très loin dans toutes les directions de l'espace-temps, avec la mémoire, l'imagination, les images, les connaissances. Le monde, ce sont les autres, tous les autres, tous ceux qui ont quelque chose à me dire et tous ceux à qui j'ai quelque chose à dire, ceux à qui je m'adresse en pensée et ceux à qui je m'adresse en présence, ceux que j'ai vu hier et ceux que je verrai peut-être demain.
Ma pensée en présence du monde est donc une pensée en présence de mon corps, et donc de mes pieds. La seule différence que j'arrive à concevoir entre mon corps et le monde, c'est que je sais mouvoir le premier, qui est ému par le second. J'ai l'impression d'avoir un pouvoir sur mon corps qui est incommensurable à mon sentiment d'impuissance face au monde.
Quand je pense, mes pieds sont présents. Quand je marche ou je courre, tout mon corps est en action, y compris mes pensées qui ne cessent jamais. Ce corps m'offre autant que ma pensée les seuls moyens que j'ai de parcourir le monde et de me découvrir.
Ce que m'apprennent mes pieds qui explorent le sol, et mes jambes qui me font avancer, et mes bras qui m'équilibrent, et mon souffle qui m'approvisionne en air tout en m'indiquant si mon rythme cardiaque est soutenable à la bonne allure, c'est autant de vérités sur le monde que les pensées imbriquées avec mes perceptions. Avec mon ouïe qui reçoit le bruissement des blés ou le craquement des branches voire le raffut des sangliers dans le sous-bois, si ce n'est l'arrivée d'une voiture par derrière ou un train qui passe au loin, mon nez qui capte les effluves des moteurs, l'odeur de la pelouse fraîchement tondue ou l'appétissant parfum un peu écœurant d'une proche boulangerie, ma langue qui goûte ma sueur perlant sur mes lèvres, mes yeux qui ne cessent de se partager entre l'anticipation de l'endroit où je dois poser les pieds et l'observation du paysage alentour, mes pensées papillonnent entre les satisfactions et préoccupations familiales, professionnelles, socio-politiques ou ludo-sportives.
Une grande affaire de la pensée avec les pieds, c'est le rythme. Quel est le bon rythme pour penser ? Penser ou se mouvoir de façon appliquée, disciplinée, distraite, hypnotique, rêveuse ? Penser au bon choix : marcher ou courir ? Marcher de façon décidée, ou musarder ? Trotter sans y penser, ou se concentrer sur sa course ? Sprinter ? (seulement dans la pensée de l'arrivée toute proche, à portée de main !) S'entraîner ? Penser à la prochaine marche en marchant, à la prochaine course en courant, ou même mélanger les genres en pensant ? (17.III.2008)